Agence de Presse de l'Amérique Latine

Santrich et la paix en Colombie

Par Tania Peña*

Bogotá, 24 avril (Prensa Latina) L’arrestation du dirigeant de la FARC, Jesus Santrich, a placé le processus de la paix en Colombie à son point le plus critique.


C’est la conclusion à laquelle est arrivée le Conseil Politique National de la FARC lorsque, quelques heures après cette arrestation, il a considéré que l’attitude du Procureur Général de Colombie, se pliant à la justice étasunienne, était une attaque non seulement contre Santrich mais contre tout son parti.

Depuis le bunker de la Procure où il a été amené le jour même de son arrestation, le 9 avril, Zeuxis Pausias Hernandez Solarte (Santrich, né à Sucre, 1967) s’est déclaré innocent des charges qui lui sont imputées.

“ Je suis un révolutionnaire convaincu et j’entame ma dernière bataille, la bataille pour la dignité”, a affirmé, dans un message adressé aux militants de la FARC, Santrich, lequel adopta ce nom de guerre en l’honneur de celui qui fut son meilleur ami, un dirigeant étudiant assassiné en 1990.

Maintenant plus que jamais, je vais me donner à fond dans ce combat pour la libération de tous nos prisonniers, a-t-il assuré après son annonce de commencer une grève de la faim pour protester contre son incarcération et celle de 600 ex-guérilleros qui ont droit à l’amnistie.

La FARC n’est pas la seule à avoir réagi à cette arrestation de Santrich. La Mission de Vérification des Nations Unies en Colombie a mis en garde contre les conséquences profondes pour le processus de paix que cette affaire peut causer.

Dans un communiqué, cette instance de l’ONU a appelé les institutions de l’État colombien à évaluer cette affaire avec davantage de discernement, en prenant en  compte les profondes répercutions sur le processus de paix que leur attitude pouvait entrainer.

La Mission de Vérification a attiré l’attention sur l’Acte Législatif qui a crée le Système de Vérité, Justice, Réparation et Non Répétition, Acte qui établit que seul le Tribunal de la Paix devra décider des mesures à prendre envers les membres de l’ancienne guérilla.

De même, Cuba et la Norvège, tous deux garants de l’Accord Final de Paix en Colombie, ont manifesté leur préoccupation et ont encouragé les institutions de l’État à garantir la protection des accords signés à La Havane.

Ces deux pays ont appelé à un strict respect de l’application des accords, y compris ceux relatifs à la Juridiction Spéciale pour la Paix (JEP).

“Le processus de paix vit des moments difficiles. Dans ce contexte, il est important que les parties signataires et, également, la communauté internationale réaffirment leur soutien au respect et à l’application de ce qui a été établi”, ont déclaré les garants.

Le 21 avril, le dirigeant de la Force Alternative Révolutionnaire du Commun (FARC), Ivan Marquez, a twitté :”Pour sauver le processus de paix, nous demandons la libération immédiate de Santrich”.

« Toute cette activité de sabotage contre l’Accord de Paix contraste avec le manque d’initiative du Procureur Général lorsqu’il s’agit de trouver les responsables des crimes des para-militaires et des responsables de l’Armée impliqués dans le massacre d’innocents », a-t-il ajouté.

Ce même jour, le président du parti politique créé à partir des ex-Forces Armées Révolutionnaires de Colombie-Armée du Peuple, Rodrigo Londoño (dit Timochenko), a appelé les militants de son parti, la FARC (Force Alternative Révolutionnaire du Commun) à serrer les rangs pour défendre la paix.

« Je fais un appel solennel au calme. Ne nous laissons pas gagner par le doute que certains veulent créer afin de nous paralyser et de nous désunir; il faut continuer de l’avant », souligne un message dirigé aux ex-combattants vivant dans les Espaces Territoriaux de Formation et de Ré-incorporation (ETCR).

« Ne nous laissons pas non plus envahir par la crainte. Tant que nous aurons la conscience tranquille, et avec la force que nous donne l’autorité morale et éthique de nos actions, nous serons capables de surmonter n’importe quel montage », a-t-il ajouté.

En disant cela, le président de la FARC  faisait référence à l’incarcération de Santrich, considérée par le parti comme un acte illégal et un montage juridique, destiné à délégitimer son parti.

Ce qui est certain, c’est que l’emprisonnement et l’extradition déjà annoncée de Santrich, véritable épée de Damoclés,  ont causé beaucoup d’agitation. La méfiance envers la volonté réelle des institutions gouvernantes d’appliquer l’Accord de paix est maintenant à son plus haut niveau.

Ce qui ajoute à la gravité de la situation créée est que Santrich est l’un des principaux négociateurs de la paix à La Havane, l’un des représentants de la FARC à la CSIVI (Commission pour Impulser et Vérifier l’Application de l’Accord) et l’un des dix députés pour la législature allant de 2018 à 2022.

Malheureusement, nous vivons une conjoncture très complexe que nous devons tous assumer avec beaucoup de prudence, avec une analyse sereine, sans passions et avec beaucoup d’objectivité, a averti Timochenko.

Notre principal devoir est de maintenir résolument l’autorité morale et éthique de notre Parti, a-t-il insisté.

Les analystes locaux partagent ce point de vue et s’accordent pour dire que ces événements, en pleine campagne électorale, profitent aux ennemis de l’Accord de Paix.

D’autre part, pour l’Armée de Libération nationale (ELN) qui est en plein pourparlers de paix, l’expérience que vit la FARC n’est pas un bon exemple.

Pablo Beltran, négociateur en chef de la guérilla de l’ELN, met en avant la tempête à laquelle est soumise la FARC: d’abord, ils ont dû se retirer du processus électoral, et maintenant, ils sont menacés d’extradition, sans oublier que tous les prisonniers politiques n’ont pas encore été libérés.

Et il ajoute: “Les politiciens des partis traditionnels se sont arrangés pour couler, au Congrès, les instances spéciales pour la paix. C’est leur sport favori: attaquer la démarche de la FARC le plus possible, ce qui lève beaucoup de doutes dans nos esprits”.

Selon le secrétaire général du Parti Communiste de Colombie, Jaime Caycedo, l’arrestation de Santrich est une provocation grossière contre le processus de paix et contre la force politique légale au nom de laquelle il a été élu parlementaire.

Caycedo souligne que l’Administration pour le Contrôle des Drogues (DEA, en anglais) est une institution états-unienne et que ses accusations contre Santrich sur un supposé délit sont pure fiction. Elles sont un montage perfide avec des agents infiltrés pour donner l’apparence de la complicité et justifier ainsi l’extradition.

“Cela vient à point nommé pour le projet de déstabilisation”, fait-il remarquer, tout en mettant en garde que ce qui est véritablement en jeu est la validité d’un traité de paix qui est une affaire politique capitale pour l’intérêt du pays.

*Correspondante de Prensa Latina en Colombie.

peo/arb/tp