Agence de Presse de l'Amérique Latine

À une époque qui exige davantage d'intégration, l'Unasur est-elle en train de se désintégrer?

Par Lourdes Navarro*

La Paz (Prensa Latina). Les menaces voilées, lues entre les lignes, de miner les fondations de l'Union des Nations Sud-Américaines (Unasur) sont maintenant passées des mots aux actes: la Colombie a annoncé qu'elle quittera l´organisation régionale.


L'Unasur, qui vit le jour en 2008, est composée de 12 États sud-américains dont la population globale compte plus de 400 millions d'habitants, c'est-à-dire 68 pour cent de la population de l'Amérique Latine.

Il s'agit d'un organisme international dont les objectifs sont de construire une identité et une citoyenneté sud-américaine et de développer un espace régional économiquement intégré. Le 17 avril dernier, la Bolivie devint présidente temporaire de l'Unasur et elle héritait de toute une série d'affaires scabreuses et en suspens de son prédécesseur, l'Argentine, parmi lesquelles l'absence de secrétaire général de l'organisation, poste laissé vacant depuis plus d'un an dû au manque d'entente entre les diverses parties.

À peine trois jours après que la Bolivie ait pris la tête de l'organisation pour une durée d'une année (jusqu'au mois d'avril 2019), six pays décidèrent de suspendre leur participation à l'Unasur: l'Argentine, le Brésil, le Chili, la Colombie et le Pérou -c'est-à-dire tous les pays membre du groupe de Lima, qui s´oppose au Venezuela - jusqu´à ce que soient résolus les problèmes administratifs.

Et maintenant la Colombie  décide de se retirer définitivement. C'est ce qu'a annoncé le 10 août son nouveau ministre des Affaires Étrangères, Carlos Holmes Trujillo, ajoutant que la Colombie  "était en pourparlers avec d'autre pays (comme le Pérou, l'Argentine et le Chili) qui, apparemment, aimeraient agir de même".

S'agirait-il là du premier pas "annonçant" le démembrement  d'une organisation ayant de si nobles objectifs?

POUR LE BIEN DES FUTURES GÉNÉRATIONS

Dans un entretien exclusif accordé à Prensa Latina, le président bolivien, Evo Morales, a lancé  un "appel à  mes collègues présidents, à nos collaborateurs, aux équipes de travail, a tous, sœurs et frères, à avoir une profonde réflexion pour le bien des générations futures".

"L'Amérique du Sud et l'Amérique Latine ont un grand avenir, de l´espoir, grâce à toutes les ressources de notre terre mère, et il n´est pas possible que nous retournions en arrière. Le passé signifie être à la traîne de l'empire nord-américain", a-t-il assuré.

Lorsque nous l'interrogeons sur la situation créée par la récente annonce du retrait de l'Unasur par la Colombie, Morales répond qu'il faut discuter et  réfléchir au besoin d'intégration de notre région.

C'est pour cette raison, dit-il, qu'il reste en contact avec les Ministères  des Affaires Étrangères pour continuer à réfléchir sur la question. "Je comprends la position de certains d'entre eux, présidents ou membres de gouvernement; mais cela n'enlève pas le fait que les peuples sud-américains ont besoin d'unité pour le bien des générations à venir", ajoute-t-il.

"Je lance un appel public. Oublions nos différences idéologiques et discutons. L'intégration doit être notre priorité, comme doit l'être notre libération et le bien des générations futures. Nous devons comprendre que le capitalisme est le pire ennemi de la vie et donc de l'humanité et de notre mère, la terre", a-t-il affirmé.

Selon lui, "ce que nous pouvons faire de mieux en tant que présidents, et à notre époque, c'est d'intégrer nos peuples grâce à des politiques sociales communes, en respectant non seulement les droits de l'Homme et  les droits collectifs, mais en travaillant aussi à créer une citoyenneté sud-américaine et universelle. Nous devons nous interroger sur le fait que certaines puissances ne ratifient  pas les traités sur les droits de l'Homme".

Nous avons - assure-t-il- une énorme responsabilité. C'est pourquoi je lance cet appel, pour que nous réfléchissions au bien de notre région.

Morales considère qu'en des moments comme ceux que nous vivons, certaines personnes nous manquent: Luiz Inacio Lula da Silva (Brésil), et les défunts Hugo Chavez (Venezuela) et Nestor Kirchner (Argentine) " qui  (en leur temps), ensemble, et grâce à un labeur acharné sont parvenus  à imaginer une Amérique du Sud intégrée, unie, presque 200 ans après la fondation de ces républiques".

"Il s'agit de trouver une intégration qui libère nos peuples, qui leur permette d'asseoir leur souveraineté et leur dignité  et j'ai le sentiment que mes collègues présidents d'Amérique du Sud, et toutes les autorités concernées, vont se livrer à une réflexion fructueuse car, s'ils ne le font pas, ce sera vu comme une grande trahison, une trahison à la libération, une grande trahison à l'émancipation, une grande trahison à la souveraineté et à la dignité de nos peuples", déclare-t-il.

MOMENT D´UNITÉ, NON DE DIVISIONS

En rappelant les défis auxquels doit faire face la région qui est confrontée aux assauts de l'impérialisme, celui qui fut secrétaire général de l'Unasur  de 2014 à 2017, Ernesto Samper, a récemment affirmé que le moment n'était pas aux divisions mais à l'union.

Apprenant le retrait de la Colombie, lui qui a été également président de ce pays (1994-1998), a déclaré que "la Colombie commettrait une grave erreur si elle se retirait de manière précipitée de l'Unasur parce qu'elle se trouverait géographiquement isolée et mettrait en danger des droits qui sont la conséquence de son appartenance à cette organisation".

Puis il ajoute qu'un tel retrait risque de faire perdre "les droits obtenus par plus de 100 mille colombiens qui travaillent, en ce moment, dans d'autres pays sud-américains grâce à une autorisation de travail temporaire accordée par l'Unasur  et le Mercosur".

J'espère que le Gouvernement d'Yvan Duque réfléchira sereinement à cette décision et que, s'il la prend vraiment, il évaluera le coût de ce "Brexit Sud-Américain", a-t-il averti.

Dans un entretien récent publié par le journal Cambio, Samper analyse la crise que traverse l'Unasur après la décision prise en avril par six pays, de suspendre leur participation aux réunions de l'organisation.

Selon lui, une telle décision est motivée par des différences idéologiques entre des pays qui, lamentablement, n'ont pas pu trouver de compromis en utilisant les modes de discussion qu'offre l'Unasur dans ses réunions de ministres des Affaires Étrangères, raison pour laquelle aucun consensus n'a été trouvé sur un nom pouvant occuper le poste de Secrétaire Général de l'organisation.

Samper souhaiterait que l'on " trouve rapidement une voie pour s'accorder sur ce choix , quelle que soit la nationalité de la personne choisie ou son idéologie, quel que soit son gouvernement ou son pays d'origine", a-t-il insisté.

"J'espère que  grâce aux démarches entreprises par le président bolivien, Evo Morales, nous allons pouvoir franchir cette mauvaise passe et poursuivre nos efforts pour parvenir à un type d'intégration sud-américaine dans la lignée de ce qu'a fait l'Unasur pendant ces dix dernières années, tout comme le Mercosur, l´Alba ou la Communauté Andine. Ce sont toutes ces expériences qu'il ne faut pas négliger", a-t-il ajouté.

J'espère vraiment, nous a dit Semper, que nous allons surmonter cette épreuve "car il n'a jamais été aussi important d'avoir un organisme intégrateur dans la région, alors qu'elle se trouve sous la menace de la politique totalement protectionniste et impérialiste imposée par un président des États-Unis qui a converti son agenda international en une série de mesures agressives dirigées contre les intérêts de l'Amérique Latine".

Les exemples de ceci ne manquent pas, nous a déclaré Samper, à commencer par le mur entre les États-Unis et le Mexique, l'expulsion de dix millions d'émigrants, les nouvelles règles destinées a empêcher l'immigration et le retrait des accords signés sur le changement climatique et toutes les mesures dont le but était de protéger la stabilité de la  région.

"C'est le moment  de nous unir, pas de nous diviser", a répété l'ancien dirigeant de l'Unasur.

Il est persuadé que la plupart des pays qui se sentent concernés par l'avenir de l'Unasur ont raison de l'être.

"Il est évident qu'il y a trois pays qui sont en train de jouer le rôle d'ennemis de l'intégration et qui voudraient parvenir à consolider un schéma  d'intégration qui se joue à un autre niveau et qui correspond davantage aux désirs des États-Unis que de l'Amérique du Sud", a-t-il ajouté sans préciser lesquels pour ne pas approfondir les antagonismes.

Au sujet du rôle joué par la Bolivie au niveau international, Samper a avoué qu'il était important "parce que ce pays est ces derniers temps considéré comme  le joyau de la couronne en matière économique, en matière de redistribution de la richesse, de la construction de la citoyenneté et du respect envers les peuples indigènes".

Il est clair, a-t-il ajouté, que la Bolivie  a donné des preuves qu'elle pouvait rassembler les présidents de plusieurs pays pour parvenir à des objectifs communs.

N'oublions pas qu'à partir de 2019, la Bolivie assurera la présidence de la Communauté des États Latino-Américains et Caribéens qui est l'organisation à laquelle nous adhérons tous, sans les États-Unis, a-t-il rappelé.

"Ce type d'organisation nous prouve qu'il est possible de continuer à travailler en faveur de l'intégration et que le choix est clair: d'un côté le progrès et la justice sociale obtenus grâce a  l'intégration; de l'autre, le retour au passé et à l'exclusion. Il n'existe pas de troisième voie. J'espère que les pays de la région réfléchiront mûrement et finiront par choisir le chemin de l'intégration. Pas celui de la désintégration". Telle est la conclusion de Samper.

* Correspondante de Prensa Latina en Bolivie.

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