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Des migrants sud-américains portant la pauvreté sur leurs épaules

Par Odalys Troya Flores*

La Havane (Prensa Latina) Les caravanes de migrants centre-américains en route pour les États-Unis à la fin de l’année 2018 ont fait la une de la presse dans presque toute l’Amérique Latine.


Le 13 octobre 2018, quelques mille honduriens partirent de San Pedro Sula en quête du rêve américain. Des centaines de guatémaltèques et des dizaines de salvadoriens se joignirent à cet exode.

Poussés par la violence, la pauvreté, le manque d’accès aux services essentiels, cette tragique caravane était composée de paysans, de pêcheurs, d’ouvriers, de femmes et d’enfants.

Sur leurs épaules, ils portaient toute leur misère. Ainsi chargés, certains tentaient d’arriver au Mexique afin de s’y installer; d’autres, en plus grand nombre, désiraient traverser la frontière et rejoindre les États-Unis.

En chemin, ils rencontrèrent le soutien de nombreuses personnes modestes qui leur donnèrent de la nourriture, de l’eau, des médicaments, des couvertures pour se protéger du froid ou qui, plus humblement, ne leur fournirent qu’un peu de chaleur humaine pour les encourager à poursuivre un chemin long de plus de trois mille kilomètres.

Mais ils durent également faire face aux représailles de la police mexicaine et à l’annonce du président Donald Trump qu’ils allaient trouver des centaines de soldats nord-américains au bout de leur voyage.

Cette grande caravane compta jusqu’à 15 mille migrants et ses membres s’entraidaient de leur mieux afin d’éviter les duretés propres à ce type de voyage: agressions, viols, crimes et accidents.

Cette fois-ci, ce groupe international resta uni devant l’adversité et, s’il ne parvint pas à satisfaire tous ses objectifs, il parvint quand même à porter sur le devant de la scène un sujet qui est loin d’être nouveau en Amérique Latine bien qu’il soit souvent évité.

EN AMÉRIQUE CENTRALE

Il est impossible de parler de l’histoire de l’humanité sans mentionner les grandes migrations qui débutèrent il y a quelques 70 000 ans. Ce qui, aujourd’hui, pose problème à l’Europe et aux États-Unis a toujours fait partie de la vie des êtres humains.

Qu’est-ce qui pousse les habitants d’Amérique Centrale à fuir leurs pays d’origine? La réponse à cette question est connue depuis des siècles.

Bien avant le colonialisme, les peuples originaires de cette région se déplaçaient d’un endroit à l’autre poussés par la faim, la guerre et, peut-être, les maladies, qui les obligeaient à émigrer et s’éloigner pour toujours de l’endroit où ils étaient nés.

Pour ne prendre qu’un exemple, on raconte que Tula, la prodigieuse cité des toltèques, fut soumise, au douzième siècle, aux invasions des chichimèques, ce qui causa l’émigration des habitants de la ville et l’expansion de groupes toltèques-nahuas tout le long de l’Amérique Centrale.

Plus tard, avec l’arrivée des colonisateurs européens, les peuples indigènes durent se déplacer de leurs zones de peuplement pour faire place à la domination des intrus.

Puis vinrent les guerres d’indépendance pour se libérer du joug de la couronne espagnole, le vol des terres communales par les familles les plus puissantes, les luttes sociales, les coups d’État, les dictatures militaires, les guerres, les pratiques néolibérales et tous ces phénomènes qui ont donné naissance aux maux qui sévissent aujourd’hui dans ces pays et stimulent l’émigration.

Le Honduras, par exemple, a un taux d’homicides de 43 pour 1000, ce qui en fait l’un des pays les plus dangereux au monde. Les bandes criminelles et les narcotrafiquants font régner une atmosphère de peur qui force des milliers d’honduriens à fuir chaque semaine leur pays.

Et, à ces phénomènes, il faut ajouter la pauvreté dont sont victimes plus de 60 pour cent des neuf millions d’habitants que compte le pays.

Les études faites à ce sujet concordent: le prix de la nourriture est tellement élevé que le coût du “panier de base” est au-dessus du salaire minimum dans certains secteurs.

Entre 2014 et 2017, la pauvreté a augmenté de 1,5 pour cent. En 2014, 62,8 pour cent de la population en étaient victimes. En 2017, elle touchait 64,3 pour cent des honduriens.

La situation est identique au Guatemala et au Salvador, bien que, dans ce dernier pays, le gouvernement dirigé par Salvador Sánchez Cerén ait adopté un programme d’Éradication de la Pauvreté qui a permis, entre 2009 et 2017, de réduire ce fléau de 10 pour cent.

Avec le plan “Pour un Salvador Sûr”, le gouvernement s’est engagé à améliorer les conditions de vie pour “réduire l’émigration” et suit de près 50 municipalités particulièrement vulnérables en leur offrant d’autres alternatives afin que les habitants restent au pays, explique Evelyn Marroquin, diplômée en Gestion Publique, Travail Social et Comportements Criminels.

NOUVELLES VAGUES DE MIGRANTS

La prochaine caravane pourrait, elle aussi, atteindre les 15 mille personnes.

L’ONG “Casa Alianza” prévoit un départ massif d’enfants honduriens, avec leurs parents ou non-accompagnés. Le quotidien La Tribuna a cité cette information dans ces pages et avertit que de nombreux mineurs sont entrain de chercher des occasions pour quitter le pays.

Selon d’autres informations fournies par Jaime Flores, le coordinateur de l’Observatoire des Enfants et des Jeunes du Honduras, cette caravane risque de se transformer en  une “méga-caravane” que pourraient rejoindre de nombreux mineurs fuyant la criminalité et les déplacements forcés.

Flores rappelle que 33 pour cent des marcheurs de la caravane du 13 octobre dernier étaient de tout jeunes garçons et des fillettes.

"Casa Alianza” indique que les mineurs qui se joignirent à cette caravane étaient victimes de menaces de la part des bandes criminelles et qu’un nombre important d’entre eux faisaient partie des 1,3 millions d’enfants non-scolarisés.

ÉCHEC DES PLANS MULTINATIONAUX

Le Salvador, le Honduras et le Guatemala se sont mis d’accord depuis plusieurs années pour coordonner leurs efforts afin d’empêcher l’immigration irrégulière et le trafic des êtres humains. Ce projet fait partie de l’Alliance Pour la Prospérité du Triangle Nord d’Amérique Centrale.

Cette initiative est née à la suite d’une proposition commune de ces trois pays et des États-Unis pour essayer de traiter les problèmes structuraux -comme la pauvreté  et la violence- qui ont engendré une crise migratoire humanitaire dont le résultat, en 2014,  a été l’émigration vers les États-Unis de plus de 40 000 enfants non-accompagnés.

Le fondement de ce plan est que les États-Unis fournissent une aide économique à la région afin de réduire les incitations à l’émigration pour les habitants d’Amérique Centrale mais, d’après certaines études, ce plan ne s’adresse pas aux problèmes sous-jacents de la pauvreté et de la violence qui sont à la racine de ces vagues d’émigration.

Pour Mercedes García, analyste du Conseil des Affaires Hémisphériques, cette Alliance Pour la prospérité du Triangle Nord de l’Amérique Centrale est bien trop timide lorsqu’il s’agit de fournir de véritables alternatives aux sections les plus vulnérables de cette région.

Selon elle, les conditions à la base de cette pauvreté ne changeront pas et les habitants d’Amérique Centrale continueront à émigrer vers les États-Unis si ce plan n’est pas appliqué comme il faut. “L’emphase que met ce Plan sur la croissance économique et l’arrivée des investissements étrangers au lieu de s’intéresser au progrès social est préoccupante; cette aide doit permettre aux gens d’exploiter leur potentiel au lieu de créer des opportunités d’emploi précaire comme ceux que la majorité des compagnies étrangères offrent à des travailleurs peu qualifiés".

Entretemps, les milliers de migrants centre-américains de la grande caravane partie du Honduras en octobre demeurent coincés à la frontière entre les États-Unis et le Mexique, notamment dans les refuges de Tijuana.

Le chemin sera long pour ceux qui souhaitent présenter des demandes d’entrée sur le territoire nord-américain. D’autres ont renoncé et ont déjà regagné  leur foyer.

*Chef de la rédaction de Prensa Latina pour l’Amérique Centrale et le Caraïbes

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