Agence de Presse de l'Amérique Latine

Pousser à la guerre contre le Venezuela: tel est l'objectif du TIAR (Traité Interaméricain d'Assistance Réciproque)

Par Carmen Esquivel*

La Havane, 25 septembre ( Prensa Latina) Soixante dix ans après l'apparition du TIAR, la décision de l'Organisation des États Américains (OEA) de ressusciter ce mécanisme obsolète constitue un danger pour l'Amérique Latine car, depuis sa création, il n'a jamais été invoqué que pour justifier des interventions militaires.


Ce Traité Interaméricain d'Assistance Réciproque (TIAR), également connu comme le "Traité de Rio", fut imposé au continent par les États-Unis en 1947, peu après la fin de la seconde Guerre Mondiale, et dans le contexte de la Guerre Froide contre l'Union Soviétique.

Il stipule qu'une attaque armée contre un État américain serait considéré comme un acte d'agression contre tous les autres pays de la région et que, par conséquent, les signataires du traité s'engageaient à utiliser leur droit individuel ou collectif de légitime défense tel qu'il est reconnu par l'article 51 de la Charte des Nations Unies.

Mais, en pratique, le TIAR n'a jamais fonctionné comme un outil d'autodéfense, bien au contraire. Il a plutôt été utilisé comme un mécanisme permettant de justifier les coups d'État et les interventions en Amérique Latine pour des raisons idéologiques.

C'est ce qu'il s'est passé, par exemple, en 1954, lorsqu'au Guatemala, sous la direction de la Central Intelligence Agency (CIA) des États-Unis, des mercenaires renversèrent le gouvernement de Jacob Arbenz.

De même, en 1961, le TIAR et l'Organisation des États Américains justifièrent l'invasion de Playa Girón par des mercenaires; tout comme les interventions nord-américaines contre la République Dominicaine (1965), Granada (1983) et Panama (1989).

L'OEA n'a jamais été très émue par les assassinats, les tortures et les disparitions de milliers d'opposants à l'époque des dictatures, ni lors du coup d'État au Chili contre Salvador Allende, en 1973.

En théorie, le traité interaméricain affirmait qu'en cas de menace contre un pays signataire par une puissance d'un autre continent, on analyserait les moyens nécessaires pour assurer sa protection. Cependant, lors de l'intervention militaire du Royaume Uni aux Malouines, les États-Unis se rangèrent du côté de Londres.

Et alors que tous ces événements sont encore frais dans nos mémoires, voilà que ces mêmes pays de l'OEA se sont à nouveau alliés aux États-Unis dans cette croisade visant à activer le TIAR contre le Venezuela, sous prétexte que "la crise vénézuélienne représente une menace contre la paix et la sécurité de la région".

Plusieurs gouvernements -non seulement d'Amérique Latine, mais également d'autres parties du monde- se sont dits inquiets par les conséquences que pourrait avoir pour la région cette tentative de réactivation d'un mécanisme qui envisage la possibilité d'une intervention militaire.

"Invoquer le TIAR pour le Venezuela suppose également une menace pour tous les autres pays latino-américains", a mis en garde le ministre des Affaires Étrangères mexicain, Marcelo Ebrard, dont le pays s'est retiré de ce pacte en 2002.

Cuba, pour sa part, a averti qu'il s'agissait d'une tentative délibérée destinée à provoquer une situation susceptible d'entraîner l'usage de la force afin de renverser le gouvernement légitime du président Nicolás Maduro, ce qui est en contradiction flagrante avec les principes  du Droit International et la Proclamation de l'Amérique Latine comme Zone de Paix.

En Russie, la porte-parole du ministère des Affaires Étrangères, Maria Zajárova, a déclaré que l'activation du TIAR contre le Venezuela pourrait avoir des conséquences graves sur la sécurité de la région et la stabilité de l'Amérique du Sud.

L'Uruguay, considérant que cette décision marque un précédent d'une extrême gravité en matière de Droit International, a annoncé qu'il abandonnait le TIAR. "Nous quittons ce Traité qui est obsolète, inadéquat et utilisé à mauvais escient", a affirmé le chancelier uruguayen, Rodolfo Nin Nova, avant d'ajouter que son pays ne peut pas partager l'idée qu'une intervention militaire au Venezuela puisse même être envisagée.

POURQUOI LE VENEZUELA A-T-IL ABANDONNÉ LE TIAR EN 2012?

Le Venezuela rejoignit le TIAR en 1948, une année après la création de ce pacte, le 2 septembre 1947, à Rio de Janeiro.

En 2012, au cours d une assemblée de l'OEA, le président Hugo Chavez annonça que son pays se retirait de ce traité, une position qui fut suivie par d'autres membres de l'Alliance Bolivarienne pour les Peuples de Notre Amérique (ALBA), parmi lesquels la Bolivie, l'Équateur et le Nicaragua.

"Nos pays ont pris la décision d'enterrer ce qui mérite d'être enterré, de jeter à la poubelle ce qui ne sert plus", déclara ce jour-là Ricardo Patiño, alors ministre des Affaires Étrangères équatorien. Sept ans plus tard, l'Assemblée Nationale - Assemblée suspendue depuis 2016 par le Tribunal Suprême et présidée par le président autoproclamé du Venezuela, Juàn Guaidó- a décidé de rejoindre une nouvelle fois le TIAR; mais cette décision a été déclarée nulle et non advenue par la Cour Constitutionnelle du Tribunal Suprême de Justice (TSJ) qui a qualifié la décision d' "attaque portée contre l'État de Droit et contre tous les pouvoirs publics de l'État".

Le TSJ en a profité pour rappeler que le Venezuela a officiellement quitté l´OEA le 27 avril 2019 et que, selon l'article 236 de la Constitution, tous les traités, toutes les conventions ou accords internationaux doivent être ratifiés par le président de la République, c'est-à-dire, en l'occurrence, par Nicolás Maduro.

QUE CHERCHE-T-ON EN REACTIVANT LE TIAR?

Pour le journaliste et chercheur du Centre Mondial d'Études Humanistes, Javier Tolcachier, le but est d'ouvrir la porte à une possibilité d'escalade militaire contre le Venezuela en prétextant une quelconque attaque de fausse bande terroriste à la frontière colombienne ou une escarmouche provoquée par des mercenaires ou des éléments paramilitaires.

Selon lui, cette stratégie d'agression suit la même logique que celle employée avec des méthodes différentes lors des tentatives précédentes: déchaîner une guerre civile et installer un gouvernement fantoche en territoire vénézuélien.

Si une telle hypothèse venait à se réaliser, les conséquences pour les deux pays (Venezuela et Colombie) seraient dévastatrices, estime Tolcachier, et, ajoute-t-il, rien ne permet de supposer qu'il s'agirait d'une guerre-éclair, encore moins d'un coup d'État sans effusion de sang, mais plutôt d'un conflit de longue durée qui aurait de graves répercussions internationales.

Arlenin Aguillón, un expert en matière militaire, partage le point de vue de Javier Tocachier. Pour lui aussi, le but de cette réactivation du TIAR est d'élaborer un incident qui servira de justification à une action militaire.

Conscient de cette menace d'utilisation de la force pour tenter de renverser le gouvernement légitime en place, le ministre de la Défense du Venezuela, Vladimir Padrino, a averti qu'un tel résultat entraînerait des conséquences néfastes pour toute l'Amérique du Sud et transformerait en zone de guerre ce qui a été pendant dix ans une zone de paix.

La Force Armée Nationale Bolivarienne a réitéré qu'elle désirait la paix, mais elle a aussi ratifié son caractère anti-impérialiste et son inébranlable résolution de défendre la souveraineté et l'indépendance, jusqu'à y laisser la vie, si nécessaire.

*Éditrice en chef de Prensa Latina

Peo/rr/car