Agence de Presse de l'Amérique Latine

Les cinq leçons à tirer du coup d'État en Bolivie

Par Atilio Borón*

Buenos Aires, 13 novembre (Prensa  Latina) La tragédie bolivienne nous enseigne avec éloquence plusieurs leçons que nos peuples -tout comme les forces sociales et les politiques populaires qui sont les nôtres- doivent retenir et graver à jamais dans leur conscience.


En voici une brève énumération. Elle nous sera utile pour la marche à suivre et servira de prélude à une analyse plus détaillée dans l'avenir.

Tout d'abord: même si un gouvernement gère l'économie de manière exemplaire (ce qui est le cas de celui d'Evo Morales), même s'il garantit la croissance, la redistribution des richesses et l'arrivée des investissements étrangers, même s'il améliore tous les indices macro et micro-économiques: la droite et l'impérialisme n'accepteront jamais un gouvernement qui ne se mette pas au service de leurs intérêts.

Deuxièmement: il faut étudier les manuels publiés par les diverses agences des États-Unis, il faut bien écouter ses porte-parole déguisés en universitaires ou en journalistes afin de repérer à temps les signaux de l'offensive.

Ces écrits soulignent immanquablement la nécessité de détruire la réputation du dirigeant populaire concerné, ce qui, dans le jargon des spécialistes s'appelle "assassinat de personnalité" ("characterassassination"), en le qualifiant de voleur, de corrompu, de dictateur ou d'ignorant.

Cette tâche est confiée à des communicants sociaux auto-proclamés, par exemple à des journalistes dits "indépendants", qui,à la faveur de leur quasi-monopole sur les moyens de communication, martèlent ces diffamations dans le cerveau de la population et, dans le cas qui nous intéresse, des messages de haine contre les peuples originaires du pays et contre les pauvres en général.

Troisièmement, une fois cette tâche terminée, ce sont les dirigeants politiques de l'opposition et les élites économiques qui se mettent à demander "un changement" et à ce qu'on mette fin à la "dictature" de Evo qui, comme l'écrivait il y a quelque jours l'inénarrable Vargas Llosa, "est un démagogue qui veut s'éterniser au pouvoir".

J'imagine qu'il a débouché le champagne à Madrid lorsqu'il a vu les images des hordes fascistes en train de saccager, incendier, enchaîner les journalistes à un poteau, tondre une mairesse et lui peindre la tête en rouge, détruire  les bulletins de vote des dernières élections et suivre ainsi à la lettre les conseils de Monsieur Mario Vargas Llosa pour libérer la Bolivie d'un dangereux démagogue.

Si je mentionne Vargas Llosa, c'est parce qu'il a toujours été le porte-étendard de cette attaque vile, de cette félonie sans limites qui crucifie les dirigeants populaires, détruit la démocratie et installe le règne de la terreur aux mains de bandes de sicaires payés pour punir un peuple digne qui a osé vouloir être libre.

Quatrièmement: entrée en scène des "forces de sécurité". Dans ce cas, nous parlons  d'institutions contrôlées par de nombreuses agences, militaires et civiles, du gouvernement des États-Unis qui les entraînent, les arment, font des exercices communs et les éduquent politiquement.

J'en ai eu moi-même l'occasion de le vérifier lorsqu’Evo m'invita à assister à un cours sur l'"Anti-Impérialisme" destiné aux officiers supérieurs des trois armes.

À cette occasion, je fus stupéfait par le degré de pénétration des consignes nord-américaines les plus réactionnaires héritées de la Guerre Froide, le tout justifié par une irritation non-dissimulée causée par le fait qu'un indigène fût à la tête du pays.

Ce qu'on fait ces soi-disant "forces de sécurité" lors du coup d'État actuel, ça a été de se retirer de la scène et de laisser le champ-libre aux agissements incontrôlés des hordes fascistes -comme cela s'est passé en Ukraine, en Libye, en Irak, en Syrie pour renverser, ou essayer de renverser, des dirigeants gênants pour l'impérialisme- et intimider ainsi la population, les militants et jusqu'aux membres du gouvernement.

Nous sommes donc en présence d'une nouvelle configuration socio-politique: le coup d'État militaire "par omission", permettant à des bandes réactionnaires, recrutées et financées par la droite, d'imposer leur loi. Une fois que la terreur se met à régner, et étant donné le manque d'auto-défense du gouvernement, le dénouement était inévitable.

Cinquièmement: en Bolivie, la sécurité et l'ordre public n'auraient jamais dû être confiés à des institutions comme la police et l'armée qui sont colonisées par l'impérialisme et ses laquais de la droite autochtone.

Quand on lança l'offensive contre Evo, celui-ci fit le choix d'une politique d'apaisement, il refusa de répondre aux provocations fascistes.

Cette attitude n'a servi qu'à les encourager dans leurs actions et à doubler leur mise: d'abord, le ballottage; ensuite, crier à la fraude et demander de nouvelles élections; puis exiger des élections, mais sans Evo (comme au Brésil: sans Lula).

Plus tard: demander la démission de Evo; et finalement, devant sa réticence à accepter le chantage, semer la terreur avec la complicité des policiers et des militaires et forcer Evo à renoncer. Tout cela se trouve noir sur blanc dans les manuels nord-américains. C'est un cas d'école.

Apprendrons-nous un jour la leçon?

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* Politologue argentin renommé, collaborateur de Prensa Latina.