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Bolivie : après le coup d’État, le siège médiatique

Par Carmen Esquivel*

La Havane, (Prensa Latina) Si le rôle de la police et de l’armée a été décisif pour la réalisation du coup d’État en Bolivie, le gouvernement de facto a aujourd’hui recours à une autre méthode pour donner un semblant de légalité à la rupture de l’ordre constitutionnel : la censure.


Attaques contre la presse, persécutions politiques contre les journalistes, suspension du signal des télévisions étrangères et même menaces contre les journalistes de les poursuivre pour sédition, sont des faits quotidiens dans le pays sud-américain depuis que le président Evo Morales a été contraint de démissionner le 10 novembre dernier.

Selon des organisations de défense des droits de l’Homme, la répression des forces militaires et de police conjointes a fait jusqu’à présent plus de 30 morts, quelque 800 blessés et plus de 1500 détenus.

Une réalité qui, selon le politologue argentin Juan Manuel Karg, ne se reflète pas dans la presse. Les médias boliviens ne montrent pas les morts, ni leurs histoires, ni les conditions dans lesquelles ils ont péri. Ils affirment que les forces armées agissent pour assurer l’ordre interne du pays, affirme l’analyste.

Des massacres tels que ceux de Sacaba, à Cochabamba, ou de Senkata, dans la ville d’El Alto, où plus d’une dizaine de personnes ont été tuées, principalement par des tirs d’armes à feu, ont été présentées par les médias corporatifs comme des combats présumés entre manifestants et policiers.

'Un feu croisé entre les cocaléros (cultivateurs de la feuille de coca) et les forces armées fait au moins six morts', était le titre publié par le journal Pagina Siete en référence aux événements de Cochabamba.

Dans l’article 'Le rôle de la presse dépendante du gouvernement de facto', le spécialiste en études sociales latino-américaines estime qu’il existe en Bolivie une forte manipulation médiatique pour justifier le coup d’État.

Karg a averti que l’on a tenté d’installer l’idée que ceux qui protestent contre le coup d’État sont des 'bandes de criminels payés', on ne parle pas de 'répression', mais d´ 'affrontements', et les autorités putschistes sont appelées 'gouvernement de transition'.

Après la rupture du fil démocratique, des médias publics comme la chaîne Bolivia TV et la station de radio RedPatriaNueva ont été violemment occupés par des groupes d’opposition, qui ont menacé les personnels et les ont contraints à quitter leur emploi.

La radio Comunidad, dirigée par la Confédération Syndicale Unifiée des Travailleurs Ruraux, a été envahie par des manifestants qui ont attaché à un arbre son directeur, José Aramayo.

La présidente autoproclamée Jeanine Áñez est intervenue au sujet du journal d’État Cambio ('Changement'), fondé sous le gouvernement du président Evo Morales, et lui a enlevé son nom et a révoqué sa direction journalistique.

Concernant la chaîne de télévision Abya Yala (Amériques), ses employés ont également été agressés et menacés et les émissions ont été interrompues pendant plusieurs jours.

Dans les heures qui ont suivi le coup d’État, l’Association Nationale de la Presse a signalé 76 agressions contre des journalistes, allant de menaces en ligne et intimidations à des agressions physiques, des vols de matériel et des licenciements.

Dans le but de réduire au silence les victimes de la répression et d’occulter la protestation sociale, les médias ont été fortement persécutés, en particulier ceux qui se sont consacrés à transmettre les événements ayant lieu dans le pays.

La ministre de la Communication du gouvernement de facto, RoxanaLizárraga, est allée jusqu’à accuser de sédition des journalistes nationaux et étrangers qui couvraient le conflit social.

'Ce que font certains journalistes, boliviens ou étrangers, qui provoquent la sédition dans notre pays, doit répondre à la loi bolivienne', a déclaré Lizárraga.

Des journalistes argentins de TelefeNoticias, de TN et America ont été agressés par les nouvelles autorités et des manifestants favorables au gouvernement d’Áñez, qui les ont accusés de terrorisme et d’infiltration.

Rolando Andrade et Mariano Garcia, de la chaîne de télévision Telefe, se sont plaints du fait que pendant la couverture après le coup d’État ils avaient été menacés et que leur vie était en danger.

La persécution de l’équipe de journalistes a commencé à partir d’une interview de Garcia au chef du comité civique Pro Santa Cruz, Luis Fernando Camacho, au sujet de l’absence de l’ordre institutionnel et de l’état de droit en Bolivie.

'Après le coup d’État et l’autoproclamation d’Áñez, la machine de communication est venue justifier chaque action du gouvernement de facto, tout en créant un cône de silence très fort autour de la résistance et des assassinats', a signalé Marco Teruggi, qui a également couvert les manifestations populaires en Bolivie.

Le correspondant au Venezuela pour Telesur, Pagina 12 et Spoutnik a averti qu’après la rupture institutionnelle, le seul espace de communication autorisé est celui destiné à reproduire le discours de la dictature.

Cela explique la décision de la Société Nationale Bolivienne des Télécommunications (Entel) de retirer la chaîne multinationale Telesur de l’antenne.

Ils ont dit qu’ils avaient des problèmes techniques. Il est évident que la censure n’accepte pas les euphémismes. Nous continuerons à informer, à confirmer notre engagement, a déclaré Patricia Villegas, directrice de Telesur.

La chaîne multinationale a joué un rôle essentiel pour faire connaître au monde ce qui s’est passé en Bolivie, la répression des manifestations populaires et les tentatives des nouvelles autorités de légaliser le coup d’État.

Une autre chaîne d’information,RusiaToday (RT), a également cessé d’émettre depuis la Bolivie, après que la Coopérative des Télécommunications Santa Cruz (Cotas) ait décidé de retirer son signal à partir du 2 décembre.

« Il est inacceptable que les médias deviennent les otages d’une conjoncture politique instable. Leurs droits doivent être garantis indépendamment de la manière dont ils couvrent les événements politiques nationaux », a déclaré Maria Zajarova, porte-parole de la chancellerie russe.

Les analystes sont d’avis que pour connaître la vérité sur ce qui s’est passé en Bolivie, il vaut mieux recourir aux réseaux sociaux et aux médias étrangers et alternatifs qu’aux journaux nationaux eux-mêmes.

Des milliers de vidéos, de photos, de communiqués et de dénonciations de dirigeants politiques et sociaux circulent sur Facebook, Twitter et d’autres réseaux.

Entre-temps, un groupe de journalistes et de communicateurs boliviens clandestins, avec l’appui de collègues d’autres pays de la région, a décidé de créer l’Agence Bolivienne de Résistance (ABR) pour dénoncer le coup d’État et les violations des droits de l’Homme.

*Rédactrice en chef de Prensa Latina

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