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Qatar: entre la capitulation et le divorce

Par Ulises Canales López

Beyrouth, (PL) À trois jours de l'expiration de l'ultimatum posé au Qatar pour qu'il accepte les conditions censées recomposer ses relations avec trois de ses pays voisins du Golfe Persique, plus l'Egypte, l'émirat rebelle semble décidé à choisir le divorce plutôt que la rupture.


Certains observateurs pensent qu'il ne s'agit pas vraiment d'un acte de bravoure, mais plutôt de fierté et d'affirmation de sa souveraineté nationale, et, surtout, de compromis historiques qui, aux yeux de Doha pourraient (ou non) être compatibles avec une alliance vieille de 36 ans et qui donna le jour au Conseil de Coopération du Golfe (CCG).

Le ministre qatari des Affaires Étrangères, cheikh Mohammed bin Abdulraham Al-Thani, n'a pas eu besoin d'attendre le 3 juillet -date à laquelle s'achèvent les 10 journées accordées pour répondre aux 13 demandes de l'Arabie Saoudite, des Émirats Arabes Unis (EAU), du Bahreïn et de l’Égypte- il a d'ores et déjà définit ces demandes d' "illégitimes".

Néanmoins, Al-Thani s'est dit prêt à discuter des "thèmes légitimes" pour mettre fin à la crise déclenchée le 5 juin, lorsque ces pays coupèrent leurs relations diplomatiques avec le Qatar en l'accusant de promouvoir et de soutenir l'extrémisme et le terrorisme.

Mais, quand bien même le chancelier saoudien, Adel Al-Jubeir, définissait comme "non négociables" les 13 demandes -et, en particulier, la réduction des liens avec l'Iran, l'annulation de la coopération militaire avec la Turquie et la fermeture définitive d'Al-Jazeera- son homologue qatari persistait à nier en bloc tous les griefs imputés à son pays.

Selon Al-Thani," certaines demandes sont impossibles à remplir parce qu'elles sont trop vagues". "Nous ne pouvons pas", dit- il, "rompre avec les soi-disant DAESH (l’État Islamique), Al-Qaeda et le mouvement chiite libanais Hezbollah car ces liaisons n'existent pas".

Riyad et ses associés nomment ces organisations "terroristes" et ont la même opinion négative des Frères Musulmans (FM), organisation créé il y a plus de 90 ans en Égypte, et considérée par certains comme la source spirituelle du mouvement islamiste Hamas, dont plusieurs dirigeants ont trouvé accueil à Doha.

Les Qataris sont également dans l'impossibilité d'expulser le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique d'Iran car "il n'en existe aucun au Qatar", a ajouté le chancelier en insistant qu'il était également "impossible" d'honorer les autres demandes.

À Doha, certaines sources trouvent humiliant de se voir imposer de telles conditions et d'être soumis à des "audits" mensuels pendant la première année, trimestriels la seconde et annuels pendant la décade suivante, si ces conditions venaient à être acceptées.

Dans le même ordre d'idées, les experts décrivent comme un affront aux "principes fondamentaux de la gouvernance des relations internationales" la demande impérative faite au Qatar de "s'aligner militairement, politiquement, socialement et économiquement sur l'attitude des autres pays arabes et du CCG... afin de respecter un accord passé avec l'Arabie Saoudite en 2014".

"Nous conclurons en disant que le but réel de cet ultimatum n'était pas d'aborder les thèmes énumérés (dans la liste de demandes), ni de combattre le terrorisme, mais bien de faire pression sur le Qatar pour qu'il renonce à sa souveraineté, et c'est ce que nous ne ferons jamais", a poursuivi Al-Thani en mettant au défi Riyad, Abu Dhabi et Manama.

Ce même responsable qatari, s'entretenant mardi, à Washington, avec le secrétaire d’État nord-américain, Rex Tillerson, a critiqué l'immobilité diplomatique des EAU et de l'Arabie Saoudite.

Dans le camp opposé, Al-Jubeir, le ministre d’État émirati des Affaires Étrangères, partage l'avis d'Anwar Gargash. Ce dernier a réitéré que Doha "doit considérer les demandes "avec le plus grand sérieux" s'il ne veut pas se trouver confronté à un divorce" avec le CCG.

Et, a-t-il continué: "Nos frères (qataris) doivent comprendre que la solution à leur crise ne réside ni à Téhéran, ni à Beyrouth, ni à Ankara, ni dans les capitales occidentales, ni dans les médias mais dans une reconquête de la confiance de ses voisins".

Dans son compte twitter, Gargash a écrit qu'il est impensable d'accepter que "le frère qatari continue à se comporter comme le cheval de Troie du Golfe ou comme financier et plateforme permettant de concrétiser des projets extrémistes".

Abondant dans ce sens, l'ambassadeur des EAU en Russie, Omar Ghobash, a prévenu que le Qatar pourrait subir d'autres sanctions s'il n'obéit pas aux demandes et qu'il sera forcé de renoncer à son attitude s'il ne veut pas risquer un divorce avec le monde arabe.

Jeudi dernier, le ministre qatari de La Défense, Hamad bin Ali al-Attiyah, s'est rendu à Ankara pour s'entretenir avec son homologue, Fikri Isik, sur la coopération bilatérale, et, plus spécialement, sur la présence de soldats turcs au Qatar ainsi que sur l'avenir de la base militaire que la Turquie se refuse à fermer.

D'après certains analystes de la situation, "la décision du Qatar de se lancer dans les bras de la Turquie doit être placée dans le contexte d'un projet l'unissant à la confrérie des Frères Musulmans ( dont Ankara est un fidèle défenseur), union qui s'étend à d'autres mouvements politiques islamistes, y inclus le mouvement du dirigeant suprême de l'Iran".

D'autres, pourtant, pensent que la conjoncture actuelle offre à l'émir qatari, cheikh Tamin bin Hamad Al-Thani, une opportunité de céder une partie de la souveraineté nationale dans des domaines tels que la sécurité, la défense, l'économie et la diplomatie.

Dans ce même ordre d'idées, certains observateurs ont fait savoir à Prensa Latina que l'acceptation des demandes exigées au Qatar feraient de lui un "vassal" ou un "protégé" de l'Arabie Saoudite et cette acceptation serait loin de faciliter une sortie rapide de la crise qui, dès à présent, laisse entrevoir de nouveaux scénarios indubitablement plus polarisés.

À vrai dire, ces demandes ne font qu'éloigner la possibilité d'un arrangement permettant à tous les partis de se prévaloir de la victoire ou de trancher ces disputes avec un certain niveau de dignité permettant, tout au moins, de camoufler qui humilie et qui est humilié, a conclu un diplomate arabe en poste à Beyrouth.

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