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Quand la doctrine Monroe va-t-elle disparêtre ?

La Havane, 16 mars (Prensa Latina) Les Etats-Unis sont aujourd’hui très différents de ce qu’ils étaient il y a 200 ans, lorsque l’esclavage y existait encore et que le pays était en conflit avec des puissances européennes, en grande partie pour le contrôle de territoires.

Bien que l’humanité ait évolué depuis lors, les administrations nord-américaines contemporaines continuent d’employer dans leurs relations avec l’Amérique latine une politique dont les débuts remontent à 1823.

Maintes et maintes fois ils l’utilisent comme base pour justifier leurs actions : la Doctrine Monroe, dont la signification la plus connue est "L’Amérique pour les Américains", cherchait à ses débuts à assurer la domination de Washington sur des terres qui furent des colonies de métropoles européennes.

Près de deux siècles après l´énoncé de cette idée en plein XXIe siècle, dans un discours prononcé devant l’Organisation des États Américains (OEA) en 2013, le secrétaire d’État nord-américain alors en poste, John Kerry, a déclaré la Doctrine Monroe pour morte en affirmant que son époque était révolue.

Cinq ans plus tard, en septembre 2018, lors du débat de haut niveau de l’Assemblée Générale des Nations Unies, le président des États-Unis d’alors, Donald Trump, l’a "ranimée".

Ici, dans l’hémisphère occidental, nous sommes déterminés à maintenir notre indépendance contre l’intrusion de puissances étrangères, a-t-il déclaré en référence au soutien de la Chine et de la Russie à plusieurs nations latino-américaines.

Selon ce que Trump a indiqué à l’époque, la politique formelle des États-Unis depuis le président James Monroe (1817-1825) dicte que "nous rejetons l’ingérence des nations étrangères dans cet hémisphère et dans nos propres affaires".

D’un coup de plume, les mots de Kerry, qui faisait partie du cabinet de Barack Obama (2009-2017), ont été effacés, et ce alors que Joe Biden était à cette date le vice-président des États-Unis.

En janvier 2021, Biden a assumé la présidence des États-Unis et de nombreuses questions restent en suspens quant à sa position à l’égard de l’Amérique Latine et des Caraïbes au cours des quatre prochaines années.

Prétendra-t-il "enterrer" à nouveau la doctrine Monroe? Quelles politiques guideront ses relations avec la région? Les questions sont nombreuses, tout comme les attentes.

AMERIQUE VS. HÉMISPHÈRE OCCIDENTAL

Tout d’abord, il faudrait remonter au troisième président des États-Unis, Thomas Jefferson (au pouvoir de 1801 à 1809), qui a formulé l’idée de l'"hémisphère occidental" pour se référer au continent américain.

En résumé, il postulait que les populations de l’hémisphère américain, du nord au sud, ont une relation particulière inhérente, unique et naturelle entre elles, bien différenciée qualitativement et séparée de leurs liens avec le monde extérieur, a expliqué à Prensa Latina le chercheur cubain Raúl Rodriguez.

Partant de là, quand de nombreux hommes politiques et intellectuels étasuniens se réfèrent à leur pays, ils le font en termes d´ "Amérique". Eux, les Etats-Unis, sont l’Amérique. Le reste, nous sommes l'"hémisphère occidental", a observé le spécialiste.

C’est sur cette idée que s´est basée la doctrine élaborée par John Quincy Adams, alors secrétaire d’État, et présentée par Monroe en 1823, laquelle est habituellement simplifiée en "L´Amérique pour les Américains", a insisté le directeur du Centre d’études hémisphériques et sur les Etats-Unis (Cehseu) de l’Université de La Havane.

Mais en réalité, cette doctrine part de la phrase : "Les continents américains, pour la libre et l’indépendante condition qu’ils ont assumées et qu’ils maintiennent, ne devront plus être considérés comme susceptibles de future colonisation par quelconque des puissances européennes".

RÉÉLABORATION ET AJUSTEMENTS

La doctrine Monroe est l’un des nombreux moyens par lesquels les États-Unis développent leur soif d’hégémonie sur la région de l’Amérique Latine et des Caraïbes dès les premières étapes de leur existence en tant que nation, a souligné Rodriguez.

Au fil des ans, a-t-il ajouté, cette politique a été remaniée et ajustée.

Tel est le cas du Panaméricanisme, très questionné par le Héros National cubain, José Marti, car il s’est constitué comme une manière d’institutionnaliser la domination impérialiste sur les peuples latino-américains au début de la dernière décennie du XIXe siècle.

Cela s´est poursuivi dans le contexte de la transition vers la phase impérialiste aux États-Unis et continue encore aujourd’hui, y compris avec la création du Traité interaméricain d’assistance réciproque, en 1947, et de l’OEA, en 1948, a signalé Rodriguez.

Ce traité et cette organisation sont les piliers du système qui comprend actuellement la Banque interaméricaine de développement (BID) et une multitude d’autres entités.

Plus récemment, a indiqué Rodriguez, l’idée de l’hémisphère occidental a constitué la base conceptuelle pour la réalisation d’autres sommets régionaux et rencontres périodiques de chefs d’État et de gouvernement qui se tiennent régulièrement depuis le Sommet des Amériques, de Miami, aux États-Unis, en 1994.

Actuellement, la caractéristique fondamentale de la validité de la Doctrine Monroe est le renforcement du système interaméricain, l’accent étant mis sur sa composante économique, politique, institutionnelle et militaire.

Tout cela pour consolider un bloc qui permette de contrer la présence économique et technologique ascendante de la Chine et le défi politique, diplomatique et scientifique que représente la Russie, a estimé le directeur du Cehseu.

En outre, le but est d´unifier et d´étendre le modèle de démocratie représentative et le fondamentalisme du marché, c’est-à-dire le modèle capitaliste étasunien comme formule pour tout le continent, a-t-il souligné.

"Il convient de rappeler que la région du monde qui a inspiré la première formulation doctrinale de la politique étrangère aux Etats-Unis, le « monroisme », était justement l’Amérique Latine. C’est ici que réside le vieux prétexte selon lequel le puissant voisin du Nord protégeait les intérêts de nos pays contre les appétences des vieilles puissances coloniales européennes", a-t-il expliqué.

Mais maintenant, ils raniment ces principes pour argumenter les objections à la présence chinoise et russe sur le continent et il est clair que ce qui est réellement en jeu c’est la volonté hégémonique nord-américaine de prévaloir dans la dispute géopolitique qui a lieu en Amérique Latine, a indiqué Rodriguez.

DE VIEILLES POLITIQUES QUI SE RÉSISTENT À DISPARÊTRE 

Il y a également plus de 150 ans, le président étasunien James Polk a décidé, en 1846, que le "destin manifeste" de son pays était de s’étendre, et il l’entreprit dans une guerre contre le Mexique.

Le Mexique a perdu plus de la moitié de son territoire aux mains des étasuniens, qui ont fait leurs les terres qui forment actuellement la Californie, l’Utah, le Nevada, l’Arizona et le Nouveau-Mexique.

Puis, en 1898, le président nord-américain William McKinley a envahi des colonies espagnoles dans les Caraïbes, comme Cuba et Porto Rico (ce dernier territoire continue à ce jour d´être contrôlé par les États-Unis).

Haïti, la République Dominicaine, le Panama, la Grenade, le Nicaragua, le Guatemala... figurent également sur la longue liste des pays qui ont été envahis et occupés par Washington.

Pendant ce temps, la Central Intelligence Agency (CIA) des États-Unis a soutenu des coups d’État militaires en Argentine, au Chili, au Guatemala, en Haïti, au Honduras, et plus récemment au Venezuela et en Bolivie, selon les révélations de ses propres analystes.

Lorsqu’en 2018, Trump a invoqué nommément la Doctrine Monroe, des experts de la région ont averti que la seule mention de cette politique réveillait la mémoire historique des nombreuses interventions militaires et économiques menées par Washington en Amérique Latine.

Pour Abraham Lowenthal, directeur fondateur du Pacific Council for International Policy, les États-Unis considèrent l’Amérique Latine comme un problème "intermestique", marquant l’idée par ce jeu de mots qu´il s´agit à la fois d´une affaire internationale et domestique.

Historiquement, les leaders étasuniens perçoivent l’Amérique Latine comme une sorte d’extension de leur territoire, qui est souvent appelée l´ "arrière-cour".

Étant donné la situation géographique, les pays de la région constituent la source la plus proche pour obtenir des matières premières et des ressources naturelles, mais sont aussi considérés en termes géopolitiques comme importants pour la sécurité nationale des États-Unis, selon Jorge Hernández, spécialiste du Cehseu.

Les intérêts des États-Unis dans la région partent d’une conception géopolitique et de la nécessité de construire une sphère d’influence, une fois que la nation nord-américaine ait atteint le stade impérialiste, a-t-il estimé.

Invasions, interventions, installations de bases militaires, pillage des ressources naturelles, ingérence dans les affaires intérieures d’autres pays, plans de subversion, sanctions et blocus... sont les éléments d’une stratégie de Washington qui se répète, sous une forme ou une autre, tout au long de l’histoire, la plus lointaine mais aussi la plus récente.

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Ont collaboré à ce travail : Diony Sanabia, Martha Andrés Román et Richard Ruiz Julién, journalistes; Amelia Roque, éditrice; David Reyes, éditeur de télévision; et Wendy Ugarte, webmaster.