Agence de Presse de l'Amérique Latine

Colombie : Le Gouvernement fait le choix de la la répression contre son peuple

Par Pierre Lebret et Mauricio Jaramillo Jassir *

Paris, 31 mai (Prensa Latina) La Colombie traverse actuellement des moments critiques et décisifs. Dans le monde entier, beaucoup s'interrogent sur les causes de ces manifestations sans précédent qui se tiennent depuis près d’un mois. Cette mobilisation populaire contre le gouvernement d'Ivan Duque, est aussi l’expression d’un cri de colère général contre l'establishment colombien, principal responsable de la perpétuité des inégalités sociales.

La terrible gestion de l'administration actuelle a fini par épuiser la patience de millions de personnes qui voient avec inquiétude la détérioration de la situation économique et la manière dont la démocratie s'affaiblit.

En février 2019, après 6 mois au pouvoir, le gouvernement d'Ivan Duque avait été averti de la situation critique des droits humains. Le rapport de la Haute-Commissaire aux droits de l'homme alertait clairement sur l'augmentation inquiétante des massacres, le meurtre sélectif et systématique de dirigeants sociaux et d’anciens combattants de l’ex guérilla des FARC-EP.

À ce moment-là, le gouvernement exprimait la position maintenue à ce jour: un déni catégorique des faits. Non seulement il s'est abstenu de reconnaître la gravité des actes commis, mais il a également qualifié le rapport de partial et a accusé le bureau des Nations Unies d'ingérence indue, une conduite digne des régimes autoritaires lorsque de graves violations des droits humains sont commises. 

Le président Duque a abandonné la tradition diplomatique des gouvernements précédents, d’idéologies distinctes, qui consistait à coopérer avec le système des Nations Unies pour la défense des droits de l'homme en Colombie. Actuellement, il existe 24 agences sur le territoire colombien. La réponse du Centre démocratique, le parti au pouvoir, par l'intermédiaire de son président du Congrès de l'époque, Ernesto Macías, a consisté à proposer l'expulsion de toutes ces organisations. Cette déclaration démontre la lecture que fait le parti au pouvoir des organisations onusiennes. 

En novembre 2019, la Colombie a été témoin de manifestations massives non seulement à Bogota mais dans plusieurs villes du pays. Cette mobilisation se hissait contre le modèle économique, contre une éventuelle réforme des retraites et pour exiger le respect des accords de La Havane signés en 2016 avec les FARC-EP, que le gouvernement a méprisé sans aucun scrupule se désengageant de leur responsabilité étatique. 

Ces manifestations étaient spontanées et n'obéissaient pas aux intérêts des partis politiques. Des milliers de personnes étaient descendus dans la rue, étudiants, jeunes, Afros, autochtones, hommes et femmes d'origines socio-économiques et ethniques distinctes, mais les autorités ont ignoré la mobilisation populaire. Avec la pandémie, le gouvernement a connu une période de trêve qui aurait pu être l’occasion de rétablir la confiance et d’initier un processus de dialogue pour avancer vers un nouveau pacte social, mais rien n’a été fait. 

Cette fois, l'indignation a été déclenchée par une réforme fiscale qui laissait le poids de la reprise économique de l’après pandémie sur la classe moyenne, sans concertation. Le retrait de ce projet de loi n'a pas calmé les esprits et les manifestations ont continué. Selon l’ONG Temblores, le bilan est tragique: 43 morts, plus de 1200 arrestations arbitraires et 855 victimes de violence physique. Le gouvernement a donc choisi la brutalité, la criminalisation des mouvements sociaux et pense rétablir l’ordre par la terreur. Dans ce contexte, les autorités colombiennes viennent de refuser l’accès sur le territoire aux délégués de la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme, un autre fait qui bafoue le droit international et isole encore un peu plus cette terre caribéenne, andine et d’Amazonie. 

Au lieu de convoquer un large dialogue social dans tous les territoires, le gouvernement s'est consacré à la gestion de la crise de Bogota, enfermé dans la Casa de Nariño (siège du gouvernement) où il a convoqué de manière sélective des dirigeants qui représentent des segments étroits. Mais jusqu'à présent, il n'y a même pas eu de dialogue public avec le principal opposant Gustavo Petro, arrivé en deuxième position lors des élections présidentielles de 2018.

La crise ne peut être surmontée sans la démonstration d’une volonté concrète et durable de dialogue de la part du gouvernement avec tous les secteurs de la société colombienne. Il est également impératif que le président ordonne l’arrêt immédiat de la répression et puisse présenter publiquement ses excuses suite aux violations des droits humains. La criminalisation des manifestants doit cesser dans ce pays qui reste l’un des plus inégalitaires au monde. De la même manière, la reprise de la mise en œuvre des accords de paix est essentielle pour la stabilité du pays. L’abandon des accords de La Havane explique en grande partie la résurgence des schémas de violence exprimés dans les massacres et les assassinats sélectifs. 

Rarement dans l'histoire récente de la Colombie un nouveau pacte social a été aussi urgent. Face à un gouvernement aux œillères épaisses, la communauté internationale doit être aux côtés de la société civile colombienne et agir en conséquence. Nous nous permettons de transformer cette phrase de Gabriel Garcia Marquez pour affirmer que le temps ne peut pas s’écouler sans faire de bruit.

* Pierre Lebret, politologue, expert de l’Amérique Latine ; Mauricio Jaramillo Jassir, Professeur à l’Université Del Rosario, Colombie